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Déstabilisé par Pablo Servigne

Par Sébastien • 2 min

Comme je le racontais dans mon post précédent, ma reconversion professionnelle était un chaos. Sans nouveau projet, je me retrouvais avec une page blanche, allongé sur un transat au soleil.

Ma future femme, Anaïs, était à côté de moi. Elle avait aussi fait le tour de son job, bien qu’il était passionnant et issu d’une reconversion professionnelle réussie, elle aspirait à plus. Elle voulait de l’indépendance, une vie agréable, sur-mesure et construire quelque chose à elle.

Je lui ai alors lancé une idée : “et si l’on montait une entreprise ensemble ?”. Idée complètement folle puisque je m’étais toujours dit que je ne travaillerai jamais avec elle. Nos caractères si différents étaient déjà source de tant d’étincelles que je me rassurais toujours en me disant : “heureusement que l’on ne bosse pas ensemble”.

Mais il faut croire qu’une étincelle peut allumer un feu. Après les modestes expériences que j’avais vécu, je commençais à percevoir chez elle ce qui avait manqué à toutes mes entreprises. Elle était peut-être ma Steve Jobs.

Les semaines qui suivirent, nous parlons. Nous parlons beaucoup. Qu’est-ce tu verrais ? Que veux-tu faire vraiment ? C’est quoi qui t’animes ? J’étais autant excité de créer une entreprise avec elle que terrifié de risquer notre couple. Je voulais m’assurer de notre alignement

C’était un moment incroyable. J’ai découvert chez elle des choses que j’ignorais, en particulier qu’elle aimerait créer une véritable école et changer la donne dans le paysage de l’éducation. Au début, je ne pensais pas qu’elle était sérieuse, mais en fait si. La vision d’Anaïs s’alignait avec la mienne d’une façon étonnement complémentaire.

Quand nos amis commençaient à avoir des enfants, nous, c’était une école. Son nom ? WAKE UP. Nous cherchions un nom de frais, percutant et ouvert. Nous avons embarqué dès le début de l’aventure un troisième mousquetaire, Lars, notre directeur artistique. Un entrepreneur au parcours atypique puisqu’une de ses vies antérieures était sur scène à chanter du rap devant deux ou trois mille personnes. 

Notre idée était qu’à l’heure actuelle il ne suffit plus de tout connaître pour réussir, mais il faut avant tout bien se connaître. Cette base ne nous a jamais quitté, au point que c’est écrit en gros sur nos murs. Toute la pédagogie de l’école et tout ce que nous faisons repose ainsi sur l’inspiration, l’expérience et l’introspection.

L’harmonie est une valeur centrale de notre projet car elle est la condition nécessaire à l’existence même de WAKE UP. Il ne faut pas oublier qu’Anaïs et moi avons deux personnalités totalement opposées. Je suis introverti et à tendance plutôt rationnelle et concrète, quand Anaïs est extravertie à tendance créative et affective. 

Dans une certaine mesure, nous ne sommes pas censés travailler, ni même vivre ensemble. Souvent, quand l’un dit A, l’autre entend B et quand l’un dit B, l’autre entend A. C’est un fait. Or pour dépasser cette différence et aligner notre communication, seule l’harmonie pouvait nous aider. 

Toutes nos créations incarnent ainsi une certaine forme d’équilibre puisqu’elles se composent à la fois d’affects et d’intuitions, mais aussi de structure et de réalisme. Nous alignons naturellement cerveau droit et cerveau gauche, si tant est que cette représentation ait encore une réalité scientifique.

C’est donc autour de cette précieuse alchimie qu’a grandi WAKE UP, une école pour aider les personnes à trouver plus de sens dans leur carrière et construire un monde du travail plus humaniste. Mais alors que j’aidais moi-même les personnes à trouver leur chemin de vie, je me suis laissé surprendre par un adversaire qui m’a totalement déboussolé. Celui de l’idée d’effondrement introduite dans mon premier post.

Après avoir visionné ce soir là l’interview de Pablo Servigne sur la chaîne Thinkerview, je me suis empressé d’acheter son livre qui s’intitule Comment tout peut s’effondrer, histoire de bien reconnecter mon cerveau rationnel et scientifique sur ce sujet. Cette fois-ci, j’avais devant les yeux les chiffres et les courbes exponentielles de l’activité de notre monde moderne.

En ajoutant à cela l’esquisse du pic pétrolier, sa corrélation avec le système financier et l’épuisement des ressources nécessaires à la transition énergétique, Pablo Servigne et Raphaël Stevens offraient ici un tableau de bord à partir duquel n’importe qui pouvait raisonnablement tirer la sonnette d’alarme pour mettre en pause le réacteur.

C’est ce que j’ai fait. Ma vie s’est mise dans une sorte de pause intérieure pendant les jours et même les mois qui ont suivi. Mais ce n’était pas une pause méditative, c’était une pause pour me remettre du choc. Parce que c’est tout un futur qui venait d’être abattu devant mes yeux.

Le futur de la croissance et de la continuité insouciante. Ce futur du tout à la demande, du quand tu veux tu as, des vacances au soleil à voyager autour du monde pour voir les animaux marins, ou dans la voiture, les cheveux au vent, façon Hollywood.

A la place, je prenais conscience de la douche froide qui commençait à s’abattre sur nous. Du violent coup de râteau qui allait nous faire éclater au visage tous les problèmes que nous avons su maquiller jusqu’à aujourd’hui : pollutions environnementale, effondrement de la biodiversité, pénuries d’eau, inégalités sociales, précarité énergétique, incompétence à vivre ensemble, le tout avec l’épée de Damoclès des armes et des déchets nucléaires.

Quand je sortais dans les rues de Paris, je me demandais : où tous ces gens courent-ils ? Que font ces zombies sur leurs téléphones ? Ils ne sont pas au courant ? Sur mon vélo de route, mon parcours habituellement si magique au milieu des rivières et des vaches dans les vertes prairies normandes était devenu fade. A quoi bon ? A quoi bon ?!

J’étais sorti des sentiers battus toutes ces années, j’avais pris tant de risques, j’avais tant travaillé, j’avais commencé à construire le plus beau projet de ma vie et tout allait potentiellement finir par s’effondrer dans quelques années ? Retour à l’âge de pierre alors qu’il y avait tant de belles choses à faire ? Ou pire, j’allais devoir vivre une vie de survie comme dans le film La Route ? La faim au ventre ? Être séparé de ma famille ? Voir mes proches mourir de pépins de santé aujourd’hui bénins comme l’appendicite parce que l’infrastructure de santé se serait effondrée ?

J’ai laissé entrer en moi les images de ce futur intenable parce que je le considérais désormais comme rationnellement probable et crédible. Mais cela remettait en question le sens de mon action quotidienne. Pourquoi m’entêter à accompagner des gens dans une transition professionnelle, si c’est pour qu’elle aboutisse dans un monde en déclin ? A quoi sert l’écriture de tous mes mails ? A quoi ça sert de gérer cette école et me prendre la tête avec toute cette comptabilité ? L’instinct de survie me poussait plutôt à planter des légumes dans mon jardin, à faire un stock de vivres et à bien faire ami-ami avec mes voisins pour créer une relation de long terme en cas d’effondrement réel.

Je suis allé assez loin dans ces idées pendant plusieurs semaines avant de trouver refuge dans mon action quotidienne. Non seulement par nécessité financière pour faire vivre l’école, mais aussi et surtout parce que je n’avais tout simplement pas les réponses à ces questions. Travailler pour oublier, c’était le mieux que je pouvais faire en attendant.

Un soir, dans une nuit d’hiver où je rentrais en voiture de Paris avec Anaïs, j’ai commencé à entrevoir un début de lumière. Je mettais une nième fois ce sujet sur la table : “et si ça arrivait, qu’est-ce qu’on ferait ?”. Cette fois-ci, la réponse d’Anaïs fut d’un pragmatisme enfantin : “ben on continuera de créer des écoles, le besoin d’éducation ne va pas s’arrêter avec ça”.

Elle avait raison. Après tout, si ce qui nous faisait vibrer était fondamentalement la transmission de savoirs, peu importe le cadre, tant qu’il y avait des personnes et des entreprises, notre vie continuerait d’avoir un sens. Ce changement de perspective m’a fait un bien fou. 

J’étais en réalité bloqué par ce que j’avais à perdre. Ces dizaines de milliers d’heures investies pour créer cette école. En faisant progressivement le deuil de ce que je possédais et en me recentrant sur l’essentiel je me suis senti un instant léger comme l’air et WAKE UP a progressé comme jamais.

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Et vous ? Que continueriez-vous de faire avec passion même si tout s’effondrait ?

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